Le champ d'un Bakhtiar — la surface centrale du tapis, à l'intérieur des bordures — est découpé en cases carrées ou en losanges, et chacune porte son motif : un cyprès, un saule, un vase fleuri, un oiseau, un cerf. Le nom persan de ce découpage est khesti, de khesht, la brique. Il désigne donc le quadrillage, pas le jardin ; le jardin, c'est ce que le quadrillage représente. L'idée vient de loin : du Chahar Bagh, les « quatre jardins » de la tradition persane, où deux canaux se croisent et partagent le paradis en quartiers. Le Victoria & Albert Museum décrit son propre Bakhtiar, noué entre 1850 et 1900, comme un « dessin de jardin compartimenté ». La formule n'a pas bougé depuis.
Une figure posée au milieu du champ, d'un trait plus schématique que ce que produisent les ateliers de ville. C'est un dessin de village, pas un dessin de cour, et il n'essaie pas de l'être. Sur nos Bakhtiar il s'accompagne volontiers de roses à l'européenne, ou d'un semis floral qui vient remplir le fond tout autour.
Ici, plus de centre : un même motif se répète du haut en bas du champ. Deux familles reviennent sur nos Bakhtiar. Le boteh d'abord, cette goutte recourbée à la pointe repliée qu'un châle du Cachemire a fait connaître en Occident sous le nom de « cachemire ». Le gol farang ensuite, littéralement la « fleur franque », c'est-à-dire européenne : des roses dessinées à la manière occidentale, entrées dans le répertoire persan au XVIIIe siècle à mesure que l'Iran et l'Europe commerçaient, et arrivées sur les Bakhtiar à la fin du XIXe. Un tapis de village persan qui reprend une rose de salon parisien, c'est un raccourci d'histoire à lui tout seul.
Sur un Bakhtiar d'arbre de vie, un tronc monte du bas du champ, souvent un cyprès, souvent sorti d'un vase. Les ateliers de la province nomment ces dessins sarv o kâdj, le cyprès et le pin, ou goldân va derakht, le vase et l'arbre. C'est le vocabulaire des cases du khesti, mais déployé sur toute la hauteur au lieu d'être répété case après case. Le répertoire du Bakhtiar va bien plus loin que ces quatre-là. La Revue de Téhéran y relève encore le torandj, le cédrat, le do howz, les deux bassins, le samâvari, le samovar, l'alvân, le multicolore — on compte aujourd'hui plus de cinquante dessins et qualités dans la province. Une de nos pièces échappe d'ailleurs à toute grille : des cerfs et des oiseaux dans des arbres en fleurs, sans case ni médaillon. --- Le tapis Bakhtiar porte le nom des Bakhtiari, une confédération tribale des monts Zagros, dans le sud-ouest de l'Iran ; environ 1,6 million de personnes s'en réclament aujourd'hui. Le tapis, lui, se tisse dans une province précise, au pied de la chaîne : le Tchahâr Mahâl et Bakhtiâri. Reste à savoir qui noue les Bakhtiar. La population de la province se partage entre nomades, villageois et citadins, et c'est chez les villageois que le tissage est l'artisanat principal — l'hiver, à la maison ou dans des ateliers collectifs. Le village de Tchâloshter, à huit kilomètres de Shahrekord, le chef-lieu, « est considéré comme étant le centre de la tapisserie non seulement de la province, mais aussi de tout l'ouest du pays », écrit Khadidjeh Nâderi Beni dans La Revue de Téhéran de janvier 2017. La production de Bakhtiar a démarré au début du XIXe siècle, pour le marché local d'abord, puis pour l'export. Dans le dernier quart du siècle, d'après l'Encyclopædia Iranica, les khans de la région financent des ateliers, surtout dans le Tchahâr Mahâl, pour des tapis à usage officiel et personnel. Le dessin, lui, était fixé avant 1900. Le Bakhtiar conservé au Victoria & Albert Museum est daté de 1850-1900, et c'est déjà exactement l'objet que nous vendons : de la laine nouée sur une fondation de coton, un champ en cases, des jardins dedans. Le marché vend volontiers le Bakhtiar comme un tapis nomade, parce que c'est le mot qui fait rêver. Les collections publiques racontent autre chose, et elles ne racontent pas la même chose l'une que l'autre. Au Metropolitan Museum de New York, les objets rangés sous ce nom sont pour l'essentiel des sacs de sel, des sacs à farine, des khordjins et des couvertures de selle, tous montés laine sur laine. Au Victoria & Albert, le même nom désigne un grand tapis de sol, laine sur coton. Deux mondes sous un même nom. Nos Bakhtiar relèvent du second, sans exception : chaîne et trame de coton — les fils tendus sur le métier et ceux qui viennent les croiser —, métier vertical, formats de salon. Ce n'est pas un aveu, c'est la preuve qu'on sait lequel des deux on vend. Un tissage de campement ne fait pas quatre mètres quarante sur trois mètres soixante, et il ne reste pas plat sous une table. → Toute la collection de tapis persans · L'Orient, du Caucase à l'Afghanistan ---
Ce sont les compositions qu'on rencontre le plus souvent dans la galerie ; chaque fiche indique la sienne. Toutes nos pièces ne sont pas encore en ligne.