Les mots qui ne veulent pas dire Shiraz
« Shiraz » est un nom de bazar
Le Victoria & Albert Museum hésite lui-même : sa notice T.68-1948 s'intitule « Persian, Shiraz, possibly Qashqai ». Une institution qui publie des relevés au fil près ne sait pas attribuer le tapis à une tribu, alors elle nomme la ville où il a été vendu. Shiraz désigne donc un marché, une région et un style — jamais un atelier ni un village —, et il n'existe aucune définition contrôlée derrière ce mot. Un tapis vendu Shiraz a pu être noué par une Qashqaï dans la montagne, par une Khamseh dans la plaine, ou dans un atelier d'Abadeh. Ce qui protège l'acheteur : demander les mesures et regarder la structure, au lieu de croire l'étiquette.
Shiraz ou Qashqaï : deux étiquettes, deux prix
Le corollaire commercial coûte cher. Le marché a hiérarchisé les deux mots, au motif que les tapis vendus sous le nom Shiraz seraient moins finement noués que ceux vendus sous le nom Qashqaï. Résultat : « Qashqaï » s'est mis à valoir plus cher que « Shiraz » pour des tapis venus du même endroit, parfois du même métier. Les deux erreurs se répondent — payer un supplément Qashqaï sur une pièce qu'aucun élément de structure ne distingue d'un Shiraz, ou passer à côté d'une belle pièce tribale parce qu'elle porte le mot le moins cher des deux. La structure, elle, se vérifie : nœud asymétrique sur deux fils, chaîne de laine, trame de laine, lisière surjetée, franges dans le prolongement de la chaîne. L'étiquette, non. Nos pièces sont vendues sous le nom Shiraz et nous n'en requalifions aucune : on n'attribue pas une tribu à un tapis qu'on n'a pas relevé au fil.
Kashkuli, Abadeh : la tribu et l'atelier
Kashkuli est une vraie tribu de la confédération qashqaï — le V&A l'écrit noir sur blanc sur son tapis 1013-1884, « possiblement de la tribu Lur ou Kashkuli (Qashqai) ». Dans le commerce, le mot est pourtant devenu un cran de qualité : le qashqaï le plus finement noué, aux dessins parfois plus courbes, à la laine réputée meilleure. Aucun contrôle, aucune définition — le mécanisme exact de « Serapi » sur le Heriz.
Abadeh est autre chose : une petite ville du nord du Fars, sur la route d'Ispahan, où l'on noue en atelier, sur métier fixe, des tapis très régulièrement dessinés qui reprennent le répertoire qashqaï. Ce n'est pas une contrefaçon, c'est une production honorable. Mais ce n'est pas un tapis nomade, et le signal est structurel : le travail d'atelier introduit volontiers une chaîne de coton pour la stabilité. Un Shiraz à chaîne de coton blanche n'est pas nécessairement mauvais ; il ne sort simplement pas de la tente.
Les copies du dessin, et le faux vieillissement
Le répertoire tribal du Fars — boteh en semis, médaillons crochetés, animaux stylisés — est copié à grande échelle en Inde et au Pakistan. Ces tapis sont souvent noués à la main, si bien que la mention « fait main » ne ment pas : c'est l'origine qui manque. Le geste qui protège est le même que sur le Heriz — exiger le pays écrit noir sur blanc, pas seulement le nom du dessin. Nos fiches portent « Origine — Shiraz, Iran » en première ligne du tableau.
Second risque, le Shiraz ancien se vendant cher : le Shiraz vieilli se fabrique. Deux procédés reviennent, le lavage chimique qui éteint les couleurs pour imiter la patine, et l'usure provoquée. Quatre signaux doivent alerter — une usure trop régulière alors que le temps use par endroits, un velours dur ou râpeux sous la paume, un dos qui ne correspond pas à l'âge annoncé, des franges rapportées. Et sur cette origine, un cinquième, déjà donné plus haut : un Shiraz parfaitement droit interroge.
Le Shiraz et ses voisins : où c'est noué, et ce qui le trahit
Deux précisions, pour finir. Un kilim du Fars est tissé et non noué : ni velours, ni nœud, ni densité à comparer avec celle d'un Shiraz — ce qu'est vraiment un kilim. Et Sirjan, Yalameh ou Afshar sont des origines voisines du sud, cousines par la géographie, différentes par le dessin comme par la main.
✓Shiraz / Qashqaï du Fars
sous la tente ou au village, métier horizontal posé au sol, sud-ouest de l'IranCe qu'il y a sous le velourschaîne et trame en laine, nœud le plus souvent asymétrique sur 2 fils
Ce qui le trahitfranges de laine souples, lisière surjetée de laine colorée, tapis jamais tout à fait droit
✕Abadeh
en atelier, sur métier fixe, nord du FarsCe qu'il y a sous le velourschaîne volontiers en coton
Ce qui le trahitdessin très régulier, bords au cordeau, franges de coton blanc
✕Gabbeh du Fars
mêmes tribus, mêmes métiersCe qu'il y a sous le velourslaine
Ce qui le trahitvelours long, dessin épuré, peu de figures — ni un Shiraz raté, ni un Shiraz bon marché
✕Copie indo-pakistanaise
Inde ou Pakistan, souvent nouée mainCe qu'il y a sous le veloursfondation variable, fréquemment coton
Ce qui le trahitl'annonce répète le nom du dessin et n'écrit jamais le pays
✕Shirvan
Caucase (Azerbaïdjan), pas la PerseCe qu'il y a sous le veloursstructure caucasienne
Où c'est noué
Ce qu'il y a sous le velours
Ce qui le trahit
Shiraz / Qashqaï du Farssous la tente ou au village, métier horizontal posé au sol, sud-ouest de l'Iranchaîne et trame en laine, nœud le plus souvent asymétrique sur 2 filsfranges de laine souples, lisière surjetée de laine colorée, tapis jamais tout à fait droit
Abadehen atelier, sur métier fixe, nord du Farschaîne volontiers en cotondessin très régulier, bords au cordeau, franges de coton blanc
Gabbeh du Farsmêmes tribus, mêmes métierslainevelours long, dessin épuré, peu de figures — ni un Shiraz raté, ni un Shiraz bon marché
Copie indo-pakistanaiseInde ou Pakistan, souvent nouée mainfondation variable, fréquemment cotonl'annonce répète le nom du dessin et n'écrit jamais le pays