Un Tabriz vient de Tabriz, un Kashan de Kashan. Le Gabbeh ne vient d'aucune ville, et pas davantage d'une province : il vient des monts Zagros, la chaîne qui traverse l'Iran en écharpe, du nord-ouest jusqu'au sud. Il est noué par des Kurdes, des Lurs et des Qashqaï, le plus souvent par des femmes. Le commerce le range volontiers dans « le sud de l'Iran », et nous l'avons écrit comme tout le monde. Les deux Gabbeh que nous avons pu retrouver dans les grandes collections publiques disent autre chose : le Metropolitan Museum of Art attribue le sien à l'Iran occidental, le Victoria & Albert Museum situe le sien au sud-ouest. Une chaîne de montagnes, donc, pas une adresse.
Le mot dit ce qu'était l'objet. Gabbeh (گبه) signifie en persan « brut, naturel, non coupé ». Les Kurdes et les Lurs disent gava. Les Bakhtiari l'appellent khersak — « ourson ». Aucun de ces trois noms ne parle d'un décor : ils parlent d'une matière, et d'une matière qu'on a envie de toucher.
La forme, elle, s'explique par l'usage. On dormait dessus, à même le sol, en montagne, là où la nuit tombe froid. De là l'épaisseur : le velours — la surface de laine que forment les nœuds une fois coupés — mesure 2,5 cm sur le Gabbeh du Victoria & Albert Museum. Deux centimètres et demi de laine sous le pied, c'est une literie autant qu'un tapis. Un Gabbeh n'est pas épais pour faire riche ; il est épais parce qu'on y couchait.
Une phrase court partout : le Gabbeh serait un tapis moderne, né de la mode des années 1980. Elle se vérifie en un clic, et elle est fausse. Le Metropolitan Museum of Art conserve un Gabbeh de la fin du XIXe siècle, entré dans ses collections en 1922 avec le fonds James F. Ballard. Ce que les années 1980 ont produit, c'est un retour : l'artiste Parviz Tanavoli remet en chantier des gabbeh teints aux plantes, Gholamreza Zollanvari en organise la production avec des tisserandes qashqaï et luri, et l'Europe découvre un objet qui existait depuis longtemps.
L'ampleur de cet engouement se mesure à deux dates. En 1995, le Victoria & Albert Museum achète un Gabbeh tissé entre 1990 et 1994 : un musée de ce rang qui collecte un tapis contemporain, cela ne se voit pas tous les ans. L'année suivante, le film Gabbeh de Mohsen Makhmalbaf passe à Un Certain Regard, au Festival de Cannes — beaucoup de nos clients l'ont vu à l'époque. Nos propres pièces sont datées vers 1980. C'est exactement la génération de ce retour aux teintures végétales : pas un stock moderne par défaut, un stock du moment où l'origine a repris ses couleurs.
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