Bījār, une ville de montagne du Kurdistan
Bījār est une ville et un chef-lieu de comté — un šahrestān — de la province du Kurdistan, en Iran, et le centre d'une industrie du tapis d'importance internationale. La formule est de l'Encyclopædia Iranica, dans la notice qu'elle consacre à la ville. On est loin du village d'atelier : le nom de Bījār circule là où la ville, elle, n'est jamais allée.
Une date, pour mesurer l'ancienneté. Le Metropolitan Museum of Art conserve un tapis daté de 1209 de l'hégire, soit 1794, attribué à Garrus, en Iran. Le musée écrit Garrus et non Bijar ; le commerce, lui, range volontiers les deux sous le même nom, sans qu'aucune institution ait tranché. Ce que la pièce prouve en revanche est net : ce coin du Kurdistan nouait déjà, et pas de l'utilitaire. Chaîne de soie, trame de coton, velours de laine.
Les ouvrages font souvent naître le Bidjar dans les années 1880, quand des négociants organisent la production pour l'exportation — cette date marque le début d'un commerce, pas celui d'un métier.
Notre pièce la plus ancienne, un grand Bidjar des années vingt, figure d'ailleurs parmi nos tapis anciens. Pour les autres villes de Perse, leurs laines et leurs dessins, tout est rangé dans le dictionnaire des origines persanes.
Ce que les musées mesurent dans un Bidjar
Un vendeur peut affirmer qu'un tapis est solide. Un conservateur, lui, compte. Le Victoria & Albert Museum publie les relevés de structure de ses Bidjar : nature des fils, sens du nouage, nombre de passées de trame, nœuds au décimètre carré. Ce sont des pièces du XIXe siècle, pas les nôtres — mais ce sont elles qui définissent ce qu'est un Bidjar.
Un nœud noué sur deux fils
Sur les trois Bidjar dont le musée publie la structure, le nœud est symétrique, sans exception : le brin de laine passe derrière deux fils de chaîne voisins — la chaîne, ce sont les fils verticaux tendus sur le métier — puis ses deux bouts remontent ensemble entre eux. Il enserre la paire également des deux côtés, d'où son nom.
Ces fiches apprennent autre chose, qui contredit ce qu'on entend en boutique. La chaîne d'un Bidjar n'est pas forcément en coton : le musée en relève en laine blanche, en laine brune, en coton, selon les pièces. « Chaîne coton » n'est donc pas un critère d'authenticité. C'est une caractéristique, pas une preuve.
La chaîne déprimée, ou pourquoi le velours se redresse
Sur deux des trois pièces mesurées, le musée note une chaîne déprimée : un fil sur deux est repoussé derrière son voisin au lieu de rester dans le même plan. Le nœud ne s'ouvre plus à plat, il se dresse. Les rangées se referment les unes sur les autres et le velours part presque à la verticale. C'est de là que vient la main du Bidjar, cette matière compacte qu'on sent sous la paume avant de savoir la nommer.
Le V&A relève par ailleurs une à deux passées de trame par rang de nœuds selon les pièces — la trame, ce sont les fils horizontaux qui bloquent chaque rangée une fois nouée. Il n'existe donc pas une structure Bidjar, mais plusieurs. La fiche technique d'un tapis en dit toujours plus que son étiquette.
Le vagireh, le carnet du tisserand
Sous l'inventaire T.214-1989, le V&A conserve un objet qu'on ne voit jamais en vitrine : un vagireh de Bijar, daté de 1875-1925. Le musée le décrit comme un échantillon de dessin — des morceaux de bordure et des morceaux de champ réunis sur une même pièce, où le tisserand notait les motifs et les accords de couleurs d'un tapis à venir. Pas un carton complet : un aide-mémoire. Il le reproduisait ensuite en miroir, quart par quart, pour composer le tapis entier.
Quand vous regardez un Bidjar à médaillon, c'est ce va-et-vient que vous regardez : un quart de dessin, retourné deux fois.
Le nombre de nœuds ne dit pas la solidité
Les Bidjar du V&A comptent 120 000 à 224 000 nœuds au mètre carré. Les nôtres affichent 360 000 à 500 000. La conclusion facile serait d'en déduire que les nôtres valent mieux ; elle serait fausse. Les métiers d'aujourd'hui nouent plus fin qu'au XIXe siècle, voilà tout, et une pièce de musée reste une pièce de musée.
Ce qui fait tenir un Bidjar sous les pas, ce n'est pas le nombre de nœuds, c'est la façon dont les rangées sont tassées les unes contre les autres. La densité, elle, mesure la finesse du dessin : combien de détails tiennent dans un centimètre. Deux qualités différentes, deux chiffres différents.