Heris, au pied du Sabalan
Heris est une petite ville de la province de l'Azerbaïdjan oriental, à l'extrême nord-ouest de l'Iran, au nord-est de Tabriz. Un peu plus de dix mille habitants. Le commerce du tapis l'écrit Heriz, plusieurs marchands français Hériz : c'est le même endroit.
Le tapis, lui, ne sort pas de la seule ville. Une trentaine de villages accrochés aux pentes du Sabalan, un volcan, nouent la même famille de pièces à l'est de Tabriz.
Ce qui s'est joué là à la fin du XIXe siècle explique tout le reste. Les marchands de Tabriz cherchaient une main-d'œuvre moins chère, et surtout des tapis assez grands pour couvrir une pièce entière — l'Europe et l'Amérique en réclamaient. Ils sont montés dans les villages avec des cartons — ces dessins tracés sur papier quadrillé que le tisserand suit case par case. Et ils y ont fait nouer ce que leur clientèle attendait : un médaillon au centre, quatre écoinçons, les motifs d'angle qui l'encadrent. Les Persans nomment ce schéma lachak-toranj, le coin et le médaillon.
Le geste, lui, était sur place depuis longtemps. Les Shahsevan, nomades azéris sédentarisés dans la région, nouaient bien avant qu'on leur apporte des dessins de ville. Le Heriz naît de cette rencontre : une main de village et un carton de marchand. Toute la famille persane est réunie dans la galerie des tapis persans.
Pourquoi le Heriz casse la courbe
Prenez un dessin de médaillon persan classique, celui que Tabriz tisse à quelques dizaines de kilomètres de là, tout en cercles et en tiges qui s'enroulent. Confiez le même carton à un atelier de Heriz. Il en sortira un autre tapis.
Tout tient dans un nœud. Le nœud asymétrique, dit persan ou senneh, ne saisit qu'un seul fil de chaîne et retombe sur le côté : il suit la courbe. Le nœud symétrique, dit turc ou ghiordès, s'enroule autour de deux fils de chaîne. Il retient plus de laine, il serre plus fort, et il ne tourne pas. Heriz noue au nœud symétrique.
Le Victoria & Albert Museum l'a formulé mieux que personne, à propos de son propre Heriz — inventaire 389-1880, daté de 1850-1875. Un dessin de médaillon classique, normalement noué au nœud asymétrique et tissé cette fois au nœud symétrique, y perd « ses cercles, ses spirales et ses tiges enroulées » ; à leur place viennent « des fleurs stylisées et des médaillons en étoile ».
Voilà le Heriz en une phrase. La courbe ne passe pas, alors elle se casse en droites et en obliques : le médaillon devient une étoile à contours brisés, la fleur un aplat. Même la bordure se lit en marches d'escalier. Un Heriz n'est pas un Tabriz manqué. C'est le même dessin traduit dans une autre langue de tissage — et la traduction a fini par valoir pour elle-même.
Le Heriz du Victoria & Albert Museum, fiche technique
Velourslaine, 13 couleurs, nœud symétrique
Chaînelaine blanche, Z2s, 74 fils par décimètre
Tramelaine blanche, trois passées après chaque rangée de nœuds
Densitéenviron 125 550 nœuds au m²
Dimensions350 × 172 cm
Datation1850-1875
Une honnêteté au passage : ce Heriz de musée est monté laine sur laine, chaîne et trame en laine blanche. Le Heriz du commerce, ancien comme moderne, se noue sur une chaîne de coton, qui ne s'allonge pas dans le temps et garde le tapis droit. C'est le cas de toutes nos pièces. Pour les autres villes de Perse, tout est rangé dans le dictionnaire des origines persanes.